Chapitre 9

Vandien fut réveillé par les grondements de son estomac. Le fait de déplier son corps ne fit qu’étirer le vide à l’intérieur de son ventre. Il se rappela le morceau de pain et le poisson séché qu’il avait mangés dans le poulailler. C’était le dernier repas qu’il avait pris, et cela s’était avéré bien insuffisant. Il déboucha sa gourde et but une petite gorgée. L’eau était fade, froide et solitaire dans son estomac.

Par habitude, il lança un coup d’œil vers le ciel pour estimer combien de temps il avait dormi, mais le ciel nocturne et couvert ne lui fournit aucune indication. Cela n’avait pas d’importance. Il s’était endormi après avoir couru aussi loin qu’il le pouvait sans se reposer. Maintenant qu’il était réveillé, il était temps de reprendre la route. Tout en bâillant, il frotta d’une main son visage mal rasé.

Allez, c’est reparti, se morigéna-t-il. Il reprit son trot sans fin, le regard porté au loin sur le ruban noir de la route. Elle n’avait pas de fin, réalisa-t-il en réduisant son allure à une simple marche. Ses pieds et ses jambes lui faisaient mal, son estomac était désespérément vide et la quête tout entière était stupide. Il continuait d’avancer tout en se reprochant à lui-même la futilité de son action. À pied et affamé, il n’avait aucun espoir de rattraper Ki. Il n’avait trouvé aucun signe indiquant qu’elle s’était arrêtée pour établir un campement. Aussi déplaisant que cela puisse être, il était obligé de prendre en compte ce que Jace lui avait dit, à savoir que Ki était la proie d’une « folie du Limbreth » et se hâtait pour atteindre au plus vite les collines visibles au loin. Vandien l’imagina debout sur le siège, les chevaux gris lancés en plein galop, les roues du chariot tournoyant à pleine vitesse au fil de cette route au lissé parfait. Et il était à la traîne derrière elle, les pieds en sang et le ventre vide. C’était pathétique. Et pourtant il continuait sa route.

Il aurait voulu avoir ses bottes, son cheval et un paquetage de nourriture de voyage. Il aurait voulu des vêtements propres et une tasse de thé chaud. Il aurait voulu avoir la possibilité d’attraper Ki par les épaules et de la secouer comme un prunier pour ne pas l’avoir attendu. Il eut une grimace en songeant à ce qui suivrait une telle action. Il se retrouverait probablement à souhaiter une nouvelle dentition...

Tandis que les roues de son esprit s’emballaient, ses yeux exploraient les alentours et ses jambes continuaient d’avancer. Il y avait désormais des champs de chaque côté de la route. Les cottages situés à l’extrémité opposée étaient de petits abris bossus difficiles à différencier des collines contre lesquelles ils se découpaient. Son estomac émit de nouveaux gargouillis et Vandien déglutit. C’était idiot de continuer à marcher comme ça le ventre vide, jusqu’à s’écrouler de fatigue. Il se mit à examiner les cultures qui défilaient sur les côtés mais ne vit rien qu’il put reconnaître. Cela lui prendrait trop longtemps de marcher jusqu’à l’une des chaumières pour mendier de quoi manger. De plus, d’après ce que Jace lui avait dit de son monde, personne ne lui en voudrait de prendre un peu de nourriture. Une rangée d’arbustes soigneusement taillés bordait la route. Il les examina avec empressement à la recherche de fruits mais ne vit que de longues feuilles suspendues à des branches aussi fines que des brindilles. Peut-être s’agissait-il de racines comestibles, ou alors ils ne donnaient déjà plus de fruits. Il plissa les yeux pour essayer de voir au loin, malgré le peu de lumière.

Il continua à marcher. Une douce brise agitait les récoltes et une odeur riche et fertile émanait de la terre plongée dans l’obscurité. La route noire était toujours aussi lisse sous ses pieds fatigués. Ki battait probablement des records de vitesse sur un tel revêtement, songea-t-il amèrement. Une faim différente se fit jour en lui, qui s’harmonisa avec celle qui habitait son ventre. Pourquoi diable ne pouvait-il pas être assis dans le chariot aux côtés de Ki, oscillant doucement au rythme des grandes roues jaunes ? Il n’avait que rarement eu droit à des nuits aussi douces, à une météo aussi clémente pour la traversée de terres brûlantes. C’était le genre d’occasion où le siège du chariot était l’endroit rêvé pour partager un silence amical et des morceaux de fromage et de pomme. Ces périodes-là étaient les plus agréables, songea-t-il, lorsqu’ils venaient d’effectuer une livraison ou qu’ils avaient tout le temps devant eux. C’étaient de longues journées de solitude paisible et partagée. Ces jours-là étaient rares, pas assez nombreux pour devenir ennuyeux. Cent fois plus fréquentes étaient les journées étouffantes pleines de poussière, les journées de tempête où la pluie les giflait tandis que les sabots des chevaux glissaient dans la boue, ou celles qui voyaient Ki les mener tous à un train d’enfer de l’aube au crépuscule tout en se maudissant d’avoir accepté des délais aussi serrés. Et voilà qu’arrivait une soirée à la douceur parfaite pour traverser un paysage mystérieux et fascinant le long d’une route remarquable, et Vandien se retrouvait obligé d’aller nu-pieds comme un chien errant.

Vandien s’arrêta et embrassa les alentours du regard. La route était légèrement surélevée, juste assez pour qu’il puisse voir au-delà des arbustes jusque dans les champs. Les arbres ne constituaient en fait qu’une sorte de haie derrière laquelle des vignes poussaient en désordre. Vandien crut distinguer des formes similaires à celles de melons posés au sol, sous le couvert de larges feuilles.

Une zone de mousse épaisse s’étalait sur le bord de la route, suivie d’un fossé caillouteux qui lui meurtrit les pieds. L’herbe drue qui poussait au fond lacéra ses chevilles dénudées de mille coupures cinglantes. Lorsqu’il tenta de passer au travers de la rangée d’arbustes qui bordait le champ, il découvrit que les brindilles qu’il avait vues auparavant cachaient en réalité de longues épines griffues qui transperçaient ses vêtements pour imprimer de longues éraflures sur sa chair. Un autre homme se serait contenté de retourner sur la route et de reprendre son chemin en boitant. Mais contrarier Vandien revenait à renforcer sa détermination. Se protégeant le visage du bras, il continua obstinément d’avancer. Il ressortit péniblement dans le champ de l’autre côté, les deux pieds si douloureux qu’il était incapable de savoir sur lequel boiter.

Poussant un sifflement de douleur, il s’assit sur la terre arable au pied de l’une des vignes. Un globe rouge reposait sur le sol, à portée de main. D’autres, plus petits, garnissaient la tige de la vigne. Vandien parcourut les lieux du regard. Presque toutes les plantes ployaient sous le poids de globes de taille variable. Quelques fruits prélevés au milieu d’une telle abondance ne manqueraient à personne. Des deux mains, il en saisit un de la taille de sa tête. Un mouvement de torsion prudent sépara le fruit de la plante. Vandien fit tourner sa prise entre ses mains.

— Jamais vu un fruit de ce genre, mais aucun fermier ne ferait pousser une telle chose si elle n’était pas comestible. On dirait un gros œuf rouge.

Il parlait à haute voix tout en tâtant du doigt l’écorce du fruit, semblable à une coquille. Il tira son couteau et donna un coup de pommeau sur l’écorce, qui se fendit. Vandien en retira des morceaux jusqu’à former un orifice. Une odeur sucrée en émanait. Guidé par la faim, il porta le globe à ses lèvres et aspira.

Une épaisse couche de pulpe se libéra dans sa bouche, suivie d’un jus aussi épais que du lait frais mais suffisamment acidulé pour être rafraîchissant. Il prit alors la pleine mesure de la faim qui le tenaillait. Très vite, le fruit ne fut plus qu’une coquille vide entre ses mains. Il en arracha un autre et le perça de son poignard.

Tandis qu’il le laissait retomber, il prit soudain conscience d’un regard posé sur lui. Il entraperçut le visage stupéfait d’une femme avant qu’elle ne se détourne et ne s’enfuie.

— Revenez ! lui cria-t-il en Commun.

Mais elle accéléra l’allure. Il jeta l’écorce vide au loin et s’élança à sa poursuite. Il l’entendit qui haletait de peur.

— Stop ! lança-t-il lorsqu’il fut presque en mesure de la toucher.

La terreur lui donnait des ailes : elle se propulsa en avant avec un cri et bondit par-dessus les vignes.

Ses jambes étaient plus longues que celles de Vandien et elle connaissait la topographie du terrain. Il avait atteint l’entrée du bâtiment lorsqu’il entendit un claquement de porte suivi du bruit lourd d’un objet poussé contre le panneau. Vandien s’approcha de la porte sans toutefois la toucher.

— Je ne vous ferai aucun mal ! cria-t-il.

Il crut distinguer les pleurs terrifiés de petits enfants à l’intérieur de la chaumière.

— Je vous en prie ! Je suis un étranger sur ces terres ! J’ai juste besoin d’un peu de nourriture et de savoir si vous avez vu ma compagne passer avant moi sur cette route. Sur mon honneur, je ne vous veux aucun mal.

Il entendit des bruits de bousculade puis tout redevint silencieux.

— S’il vous plaît ! appela-t-il une nouvelle fois, en vain.

À contrecœur, il referma sa main sur la poignée de la porte. Il cala son épaule contre le panneau.

— Éloigne-toi de la porte, Ténébreux !

Le courage apparent des mots prononcés par l’homme était gâché par le tremblement de sa voix. Il s’avança vers Vandien, tenant maladroitement un bâton. Mais lorsqu’il le brandit, son intention apparut aussi clairement que son inexpérience. Vandien aurait pu le désarmer en un instant. Mais une bagarre n’était pas le meilleur moyen de gagner leur confiance. Il s’éloigna de la porte, les mains levées, paumes vers l’avant.

— Je vous en prie. Je ne vous veux aucun mal, je viens juste vous demander un peu de nourriture.

L’homme gardait son bâton levé. Ses yeux luisaient d’un éclat pâle au milieu d’un visage doré encadré par une chevelure brillante.

— Bois de l’eau, Ténébreux ! Cela suffira à te rassasier !

Vandien sentit que l’homme cherchait à le tester mais il ignorait quelle réponse lui permettrait de calmer le jeu.

— Je ne peux pas boire l’eau de ces terres. On m’a averti de ne pas y toucher. Je viens d’au-delà de la porte. Mon amie l’a passée avant moi et je suis venu la chercher.

— Épargne-nous tes mensonges, Ténébreux ! Pensais-tu trouver ici des sots ?

Le bâton de l’homme fendit l’air. Vandien recula de quelques pas.

— Dans ce cas, je ne vous demanderai point de nourriture. Seulement ceci : avez-vous vu mon amie ? Elle conduit un chariot tiré par deux chevaux gris. Répondez-moi et je partirai. Je ne vous veux aucun mal.

— Ta présence nous fait déjà assez de mal ! L’immoralité que tu portes en toi hurle à nos oreilles. Tu es un corrupteur, un séducteur des innocents, venu ici pour inciter nos petits à s’aventurer de l’autre côté de la porte.

— Non ! Je vous jure que non ! En venant ici, je cherche à trouver un moyen pour permettre à deux de vos compatriotes de revenir. Pour Jace et Chess ! Vous les connaissez ? Jace m’a dit qu’elle possédait une ferme près de la porte. Chess est son fils.

Le bâton s’abattit et Vandien bondit en arrière pour l’éviter. À chaque coup, les muscles de l’homme roulaient sous sa peau couleur fauve. Il tenait bizarrement son arme ; Vandien n’aurait su dire si c’était du fait de sa maîtrise ou de sa bêtise. Mais il découvrit rapidement qu’il était incapable de prédire d’où viendrait l’attaque suivante. Cet homme ne suivait aucune règle connue en matière de feinte.

— Hors d’ici, Ténébreux ! Retourne à la route noire ! Reste sur la voie qui t’est réservé !

Les oreilles de Vandien enregistrèrent le raclement du bois sur la pierre et l’ouverture de la porte. Il jeta un regard en arrière et découvrit la silhouette de la femme debout dans l’encadrement de la porte. Ce coup d’œil faillit lui coûter cher car, au même moment, le bâton passa en sifflant près de son oreille. Vandien recula maladroitement au milieu des vignes.

— Hors d’ici ! rugit l’homme en avançant sur lui.

— Mais il a parlé de Jace, lança la femme d’un ton hésitant. Et de Chess. Ils ont disparu depuis longtemps déjà.

— C’est un Ténébreux et un bandit également ! cria l’homme. Que nous a dit le Limbreth ? Il nous a avertis à son sujet. Ne l’écoute pas, même s’il se présente ici avec des doigts pleins de miel et la voix de la lune elle-même. Il est sombre et impur, il n’a pas été touché par le Limbreth et les Joyaux. Il nous pervertirait ! Hors d’ici !

Un fanatique, se dit Vandien. Il décida de ne pas se battre contre lui, car personne n’en sortirait vainqueur. Même s’il faisait tomber l’homme et le neutralisait, ni lui ni la femme ne lui offriraient de nourriture ou des informations au sujet de Ki. Mieux valait profiter du petit avantage dont il disposait. Cette fois, lorsque le bâton s’abattit, Vandien était prêt. Il s’avança et saisit l’arme en lui imprimant une torsion traîtresse. L’arme s’envola et l’homme bondit pour la rattraper. Vandien n’attaqua pas mais se retourna et s’enfuit en sautant par-dessus les vignes. Il profita de cette avance pour se baisser et arracher un globe supplémentaire, bien que l’homme ait déjà récupéré son arme et se soit lancé à sa poursuite, de toute la vitesse de ses longues jambes. Vandien ne dut son salut qu’à son courage lorsqu’il bondit à travers les épines des arbustes. Le bâton le frôla de suffisamment près pour agiter les boucles de ses cheveux. Essoufflé, le visage barré d’une large grimace, Vandien s’avança tant bien que mal jusqu’à la route avant de tourner la tête. Le grand fermier s’était arrêté de l’autre côté des arbustes épineux.

— Merci pour la bonne chère et cette plaisante conversation ! Me direz-vous à présent si vous avez vu passer mon amie sur son grand chariot à roues jaunes ?

— Sois maudit, par les ténèbres de la route noire ! Le Limbreth te connaît déjà. Tu es entré ici impur, en pilleur et non en pèlerin ! Il est au courant de ton arrivée et sa colère s’abattra sur toi. C’est sans ma permission que tu t’es emparé de la nourriture de ces terres ! Ne me souille pas de tes remerciements !

— Son attelage est gris, précisa Vandien, d’un ton aimable et interrogateur.

Mais l’homme s’éloigna lourdement en continuant d’agiter son bâton.

— Autant manger ça tout de suite, lança Vandien pour lui-même.

Et il s’exécuta, assis au milieu de la route.

Lorsqu’il reprit son chemin, ses pieds lui firent l’impression de mottes de terre accrochées au bout de ses jambes. Mais il avait le ventre plein et la route était désormais en pente. Des marais firent leur apparition sur le bas-côté et Vandien se mit à trotter en écoutant le murmure de l’eau.

Le son cristallin et frais de l’eau vive devint bientôt une véritable torture pour lui. Ses égratignures le démangeaient, ses vêtements étaient collés à son corps couvert de sueur et il pouvait sentir sa propre odeur. Il aurait aimé pouvoir compter, en jours, depuis combien de temps il n’avait pas pu boire suffisamment d’eau fraîche pour étancher sa soif. L’arrière-goût du fruit dans sa bouche était sucré au point d’en être écœurant et une gorgée prise à sa gourde n’avait rien fait pour le faire disparaître. Pire, il pouvait sentir l’eau vive ; une odeur de pureté, de fraîcheur, de nuit. L’idée lui vint qu’il pourrait bien devoir en goûter une gorgée. La quantité d’eau présente dans sa gourde ne lui permettrait pas de tenir sur la durée du voyage de retour avec Ki. Peut-être ferait-il mieux d’y goûter tout de suite, avant d’être complètement à court. Vandien écarta brutalement cette idée et secoua vigoureusement la tête. Il reprit son chemin en boitant.

Il arriva au bord d’un pont et s’arrêta pour couler un regard avide vers l’écume blanche de l’eau qui filait sous ses pieds. Le souffle de la rivière s’élevait jusqu’à lui pour humecter sa peau, taquiner et apaiser son visage. Il songea à passer les jambes par-dessus bord pour laisser ses pieds et ses jambes meurtris flotter dans l’eau froide quelques instants.

— Comme la dernière fois ? s’interrogea-t-il lui-même d’un ton sarcastique. Allez ! En avant !

Il leva les yeux vers l’éclat maudit du Limbreth au loin... et vit le chariot.

— Ki !

Ses pieds oublièrent qu’ils étaient éclopés. Les deux chevaux gris levèrent la tête et un troisième trotta sur quelques pas, l’air mal à l’aise. Vandien était tellement soulagé qu’il eut envie de rire aux éclats tandis qu’il se frayait un chemin en glissant et en jurant sur l’étendue de gravier qui le séparait du chariot.

— Ki ! cria-t-il encore.

Il se sentait heureux, triomphant et justifié dans son ressentiment envers elle. Elle ne répondit pas. Elle était probablement en train de dormir, tandis que lui s’écorchait les pieds en s’efforçant de la rattraper. Il bondit jusqu’au siège devant la cabine et ouvrit bruyamment la porte. La cabine était plongée dans l’ombre.

Il n’eut pas besoin de voir le lit inoccupé : l’intérieur de la cabine dégageait une odeur humide d’abandon. Il se jucha sur le siège pour regarder au loin dans toutes les directions.

— Ki ! hurla-t-il en couvrant de sa voix le chant murmuré par la rivière.

Mais il ne vit aucun signe de sa présence et n’entendit aucun sifflement en réponse à son appel. Elle n’était plus là.

Il s’assit sur le siège en englobant la scène du regard : le cheval inconnu, le camp de Ki abandonné avec désinvolture, le harnais qui traînait au sol. Il sentit la peur lui broyer lentement les entrailles. Rien de tout cela ne ressemblait à Ki. Elle ne serait pas partie en laissant son chariot dans cet état. Vandien se passa une main dans les cheveux. Les premiers besoins se rappelèrent à son bon souvenir.

Il trouva des fruits séchés et du pain dur dans les placards. Il se mit à mâcher avec entrain tout en fouillant son coin de la cabine. Il enfila à contrecœur des vêtements propres par-dessus son corps couvert de sueur. Il était plus déterminé que jamais à ne pas se baigner dans cette eau mystérieuse. Il passa délicatement des bottes souples à ses pieds meurtris. Son expression était lugubre lorsqu’il saisit la rapière sur son crochet et en boucla la ceinture autour de ses reins. Le poids de l’arme était étrangement rassurant. Il n’avait rien rencontré sur ces terres contre lequel il aurait pu s’en servir mais il se sentit soudain mieux préparé, plus capable.

La nourriture et l’eau qu’il préleva dans les barriques prirent soin de son ventre et de sa gorge. Les vêtements propres et légers couvraient agréablement sa peau. Mais sous son crâne s’agitait un tourbillon de pensées. Où était Ki et pourquoi était-elle partie en laissant son chariot derrière elle ? Il ne l’avait jamais vue l’abandonner volontairement et en aucun cas elle ne l’aurait laissé dans cet état, en désordre et à découvert, le harnais humide à même le sol.

Sigurd et Sigmund s’étaient approchés pour le dévisager d’un air curieux tandis qu’il se tenait perché sur le siège du chariot. Sigurd toucha sa botte du museau et Vandien leur tendit des fruits séchés d’un air absent.

— Où est-elle allée ? leur demanda-t-il.

Sigmund lui répondit d’un rapide battement d’oreilles.

Au moment où Vandien sautait au bas du siège, son pied se prit dans quelque chose et il chuta. Il empoigna en jurant la masse de vêtements humides sur laquelle il avait trébuché. La jupe de Ki. Elle lui glissa des mains, devenues soudain sans force, tandis que des peurs affreuses prenaient soudain naissance en lui. Il leva délicatement le vêtement à hauteur d’yeux. La jupe de Ki, rendue lourde par les éclaboussures de l’eau vive. Et dessous, son chemisier. Il étala lentement les habits sur le sol devant lui. Ni déchirures, ni sang. Ki les avaient retirés volontairement. Il les rassembla et les jeta à l’arrière du chariot. Et y découvrit une nouvelle énigme : d’autres vêtements  – mais ceux-là lui étaient inconnus, tout autant que le harnais de guerre posé en dessous. Il jeta un œil au cheval de guerre qui restait prudemment à distance.

— Je pense la même chose que toi, mon ami, lui dit Vandien. Mais cette fois, c’est elle qui est à pied et sans bottes. Où est-elle allée ? Pas bien loin si elle s’est aventurée nu-pieds sur les rochers de la rivière. Mais ce n’est pas le genre de Ki. Elle n’est pas retournée à la porte, je l’aurais croisée. Si elle est partie en bateau, je peux carrément l’oublier. Je n’aurais aucun moyen de la suivre. Non, mon bon cheval, je pense qu’elle a continué sur la route, en compagnie de ton cavalier, si j’en crois tous les signes. Nue comme un ver. Je n’arrive pas à le croire.

Il se laissa tomber en arrière contre le chariot et se mit à rire. Il venait soudain de réaliser : c’était exactement ainsi que Ki devait se sentir lorsqu’il partait pour un de ses ridicules petits voyages en solitaire, agissant sous l’impulsion du moment en gardant les explications pour plus tard. Restait que ce n’était pas très élégant de sa part d’inverser ainsi les rôles. Bon.

Il resta le dos au chariot pendant encore un bref instant. Puis il lança un trille, auquel les chevaux gris répondirent en levant la tête. Sigurd inclina les oreilles en arrière et montra les dents.

— Comme tu veux, lui lança Vandien d’un air affable. Dans ce cas, c’est Sigmund qui aura toutes les céréales lorsqu’il viendra enfiler son harnais.

Vandien passa la main par-dessus le rebord du chariot et ouvrit la boîte contenant les céréales. Il en remua le contenu qui produisit une sorte de crépitement entre ses doigts. Les oreilles de Sigurd se redressèrent et il émit un hennissement empressé.

— Je pensais bien que tu te rendrais à mes arguments, fit observer Vandien.

La porte du Limbreth
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